“Vivre l’instant présent” est souvent entendu comme un mépris des conséquences, une invitation à entrer dans l’abus des bonnes choses, de la bonne chair, des substances ou de céder à la tentation sexuelle, parce que, si on devait mourir demain, il est bien connu que le genre humain mettrait le plaisir en premier lieu sur l’ordre de ses priorités.

Paradoxalement, le courant du Yoga et de la pleine conscience invite ses pratiquants à se recentrer sur l’instant présent et on observe des résultats spectaculaires dans la productivité et la capacité de concentration des personnes qui pratiquent la méditation tous les jours. Le bouddhisme et les neurosciences s’accordent sur les bienfaits de cette reconnexion à ses sens et à son corps.

Alors, vivre dans l’instant présent ou anticiper ?

Comment entendre ce même discours, qui entraîne pourtant deux types de conséquences opposées, les premières à priori blâmables pour l’individu, et les secondes constructives et approuvées ?

Ce dont il s’agit, dans la reconnexion constructive à l’instant présent, c’est l’augmentation de la concentration sur l’instant, qui fait abstraction du reste, pour en extraire le plus intéressant et se dévouer le maximum à sa tâche. Cette capacité permet à l’individu de se développer véritablement, et de pouvoir faire des projets de plus en plus impliquants, à mesure qu’il est justement capable de “décrocher” de l’anticipation ou de la rumination pour effectuer une tâche à la fois, de manière totale et sans pensée parasite ou culpabilité. De même, le véritable amusement commence à partir du moment ou le lâcher-prise est autorisé par l’esprit, et non pas parce que les circonstances ou les substances le force. Une personne qui anticipe son plaisir, et qui, une fois dedans, s’y consacre pleinement, sera d’autant plus capable d’avoir la même implication au cours d’une tâche au travail. En fait, il s’agit de remettre la pensée à se juste place et de lui faire confiance, elle ne peut se vérifier que dans l’action. Le doute empêche d’apprendre. 

A contrario, vivre dans l’instant présent en multipliant la réponse aux désirs immédiats, est une manière d’éteindre la concentration au lieu de la renforcer. Plutôt que d’y voir plus clair, de mieux cerner et de mieux agir en étant connecté à ses sens, l’homme cherche alors à se “détacher” un maximum de la connexion émotionnelle et mentale qu’il entretient avec l’instant ! 

Aussi, souvent, des personnes ayant une volonté trop prégnante et pressante de faire peuvent se heurter au paradoxe suivant : le plus ils vont chercher à anticiper et à maximiser leurs résultats en pensant à agir, le plus ils vont se détacher de l’action en elle-même car ils auront peur de “lâcher prise”, d’oublier leurs projets en faisant le vide et en s’impliquant à 100% dans ce qu’ils vivent. Ils auront aussi une culpabilité intense à faire autre chose. Ils le feront donc « à moitié », mal, et seront frustrés d’avoir pris du temps pour eux sans en avoir retirer les émotions positives censées y être associées. Aussi, ils ont du mal à avoir des loisirs car la pensée parasite de leurs grands projets viendra entaché leur plaisir, et ils se fermeront à leur environnement. La boucle de rétroaction entre pensée et action s’agrandit, et elle trouve sa plus belle largeur et sa moindre productivité chez les patients bipolaires. Durant des mois, ils ruminent sur leur passé et élaborent des plans complexes et extrêmement précis sur les mois à venir, puis ils mettent la pensée de côté pour ne devenir que des êtres d’action, avant de se perdre et tout détruire pour recommencer. Cette distance entre l’action et la pensée entraîne une incapacité à persévérer dans ses projets, bien que l’envie soit présente et le plan d’action très élaboré. Au contraire, le sujet finit par être son propre esclave, il devient si perfectionniste qu’il se déçoit rapidement dès qu’il ne respecte pas les limites inflexibles qu’il s’est fixé, et s’effondre avant même d’avoir commencé, sous le stress de la montagne qu’il s’est imposé. La réussite d’un projet à long terme tient donc souvent à la mise en place de petits objectifs, au jour le jour, et d’un sentiment de récompense qui tient bien plus à la comparaison de ses performances de la veille, qu’au regard des autres ou aux attentes grandiloquentes qu’on a pu mettre en place.

Un chateau ne peut être construit que si son architecte pose son plan sur le côté, et se change en soudeur, mécanicien, poseur de briques… Les plaçant une par une, sachant déstructurer, en mettant de côté la pensée de manière régulière, pour que l’action s’y supplante et ainsi créer une boucle rétroactive qui le mène, in fine, à la réalisation de son projet.

Aussi, le plus un cerveau se sent préssé de fournir des résultats, le plus il peut trébucher sur son stress en ayant des difficultés à passer à l’action, car celle-ci n’ira jamais aussi vite que ses attentes et sa pensée, qui a planifié très loin devant. De la même manière, un enfant sous pression à l’école ou un salarié à qui on donne une liste de missions trop conséquentes d’un coup, saura qu’il devra rendre des comptes, et est plus préoccupé par la fin et la satisfaction de son entourage que par les moyens et l’implication à l’instant T, sachant qu’une petite action, une “brique” n’est rien comparé à la hauteur de son objectif. Il risque donc le burn out. On appelle ça l”anxiété de performance”. Le sujet fait le grand écart entre les attentes et la réalité palpable de ses moyens présents, il se sent écrasé et obsédé par sa responsabilité, et paradoxalement, incapable de la gérer car il ne parvient pas à s’en détacher pour s’investir dans l’action.

Le paradoxe de la persévérance est celle-ci : le plus elle est appréhendée comme un effort et un esclavage qui n’a pour but que sa finalité, le moins elle s’entretient. Pour faire simple à vouloir trop bien faire, on ne fait plus rien. Etre persévérant, c’est avant tout être tolérant avec soi-même, se détacher de sa volonté de performance, pour se connecter réellement à son corps et à ses moyens présents. Ne vous dites pas : « je dois faire ça pour que dans 6 mois… Je me suis inscrite à la salle pour cet été… » Fixez vous une priorité et soyez indulgent avec vous-même, sans chercher à idéaliser ce que vous allez réaliser. Quand vous avez du temps libre, dites vous “tiens, là je vais faire ça car c’est dans mes priorités, et pour ce qui est de demain, on verra”, car c’est dans la petite reconnaissance de votre effort présent que vous aller tirer la motivation de faire l’activité la fois suivante… Etc. Les attentes trop en décalage avec la réalité du moment tuent les projets dans l’oeuf, car l’insatisfaction du résultat de la première, la deuxième, ou la troisième tentative vient faire s’effondrer le coeur même de votre motivation. Et vous enchaînez alors les bévues, qui vont altérer la confiance que vous avez en vous-même, pensant que “vous n’êtes pas capable”, alors que c’est simplement que vous vouliez trop l’être…. Si vous échouez, si vous ne souhaitez pas faire quelque-chose que finalement, vous aviez prévu, soyez INDULGENTS avec vous-même, assumez, autorisez vous à changer d’avis, et évitez tout principe de “systématisation” d’une action, qui aurait pour but d’automatiser une comportement de manière rigide jusqu’à la réalisation de votre objectif élevé.

Le problème étant que cet élargissement de la boucle entre action et pensée tend à augmenter au fur et à mesure des échecs. Je m’explique : le plus l’individu va décevoir ses proches ou se décevoir lui-même parce qu’il n’est pas aller au bout d’un projet sérieux à cause de l’ambition de ses attentes, le plus il aura tendance, la fois suivante, à élaborer un projet encore plus difficile, car il cherchera à se prouver à lui-même, et aux autres, sa capacité à réussir pour effacer l’échec précédent des mémoires et prouver sa valeur. Aussi, un conseil à ce propos, quand vous voyez vos proches, ou quand vous faites le point avec vous même, ne cherchez pas à dire constamment ce que vous avez réalisé, à rendre des comptes ou à parler de vos projets sur le long terme, car vous auto-entretenez une dynamique erronée qui veut que votre valeur serait définie par vos accomplissements et la réussite d’objectifs abstraits, difficiles et lointains. Cette dynamique peut vous empêcher de vous investir dans des objectifs réalistes, ponctuels, et au quotidien et entraîner davantage de découragement que de motivation. Votre passé ne vous DEFINIT PAS, et votre simple présence a de la valeur. Aussi, ne chercher pas à changer ce que vous avez fait dans le passé, peu importe si c’est nul ou critiquable, laissez ça là ou c’est, ça a été réalisé par la personne que vous étiez alors. Vous êtes une nouvelle personne chaque jour. Respectez votre passé et impliquez vous là ou vous êtes. Par ailleurs vous ne verrez que mieux le progrès une fois que vous ferez quelque chose de plus qualitatif. Ce qui compte ce n’est pas ou vous commencé, c’est le changement. Soyez votre propre référentiel de comparaison.

Une expérience a été faite parmi des militaires qui ont participé à une ”semaine noire” durant laquelle ils étaient torturés, ne dormaient pas, étaient soumis à un stress insoutenable au quotidien, avec menace de mort et compagnie, sans nourriture et sans eau. Beaucoup ont abandonné dès le mardi. Ceux qui ont abandonné avaient un point commun, ils anticipaient la suite : “je ne vais pas y arriver”. “si je me sens comme ça dès maintenant qu’est ce que ça va être demain…”. A l’inverse, ceux qui ont tenu le coup mettait toute projection entre parenthèse, s’attachant juste à vivre le moment présent du mieux possible et à préserver leurs ressources dans l’ici et maintenant, sans penser au lendemain. Ce sont les hommes qui ont le moins pensé à leur objectif final qui ont fait preuve de la plus grande persévérance et de la meilleure force mentale car ils ont orienté leur pensée vers leurs objectifs immédiats pour tenir.

Je pourrais faire un parallèle avec les relations amoureuses, il est courant que la projection à long ou moyen terme vienne ruiner la connexion émotionnelle que l’on pourrait construire avec l’autre. Car il y a un principe ici essentiel à comprendre : la relation est toujours EN MOUVEMENT. Vouloir la systématiser ou l’enfermer dans des cases, s’attacher à en percevoir la suite, nous “déconnecte” de ce qui se produit vraiment, aussi, à force de penser la relation, nous ne la vivons plus.

Petit parallèle avec la vision : le plus nous avons un champ de vision large, le moins nous voyons avec précision ce qu’il y a devant nous. Donc nous passons à côté d’une quantité d’informations et nous avons un faible pouvoir d’action. Il faut être capable d’élargir sa vision quand nécessaire, mais également être capable de la rétrécir à la demande et la centrer ce qui se présente devant nous directement. Un curseur qu’il s’agit de bouger régulièrement. Lorsque vous avez décidé d’effectuer une tâche, débrancher tout, ne vous laisser pas distraire, cesser de vous demander si c’est la bonne décision. Vous ne pourrez jamais le savoir avant d’agir. Ne laissez pas les autres vous culpabiliser, y mettre leur grain de sel ou vous dire comment agir. Ne revenez pas en arrière parce que le doute vous assaille. Vous avez pris cette décision pour une raison. Allez au bout, débranchez en toute sérénité. Après coup, vous rebrancherez la vision large et vous en tirerez les conséquences. C’est ce qu’on appelle une expérience. Beaucoup de patients ont tendance à rejouer toujours les mêmes schémas, à faire ce qu’ils ont toujours fait et à espérer des résultats différents, sans tirer leçons de leurs erreurs. Souvent, il ne s’agit pas d’un manque de remise en question, mais au contraire, d’une remise en question permanente qui empêche l’investissement dans l’action à 100%, et donc de tirer pleinement profit d’une expérience, quelque soit celle-ci. Il faut s’ouvrir pour pouvoir apprendre ! Le corps et l’esprit auront évolué et compris intuitivement quelque chose, car ils se seront laissé touchés ! 

A l’inverse, si vous êtes fermés à l’expérience, alors vous n’évoluerez pas d’un pas, d’autant plus si vous vous faites violence.

Lorsque l’on boit du vin : l’interprétation usuelle vaut que “se bourrer la gueule” est Carpe Diem, mais le véritable Carpe Diem est la délectation, gorgée par gorgée du verre, cultivant la plaisir des sens grâce à un lien attentif entre soi et l’environnement, et tout abus n’est que l’exercice de la pensée trop lourde, qui ne sait lâcher-prise autrement.

J’espère que cet article pourra aider ceux et celle qui, comme moi, ont parfois envie de tout révolutionner, et qui comprendront que se fixer des objectifs heures par heures, avec une grande tolérance, est la clef de la construction personnelle.

Car ce que vous apprenez, ici, et maintenant, c’est ça qui vous nourrit. Qu’aujourd’hui vous n’est pas la même personne que demain. Et que vous avez le droit de changer d’avis, non pas parce que c’est trop dur, mais parceque peut-être que, demain, vous agirez différemment. Rien n’est figé et c’est la nature humaine. Donc cesser de vouloir figer vos grands objectifs à tout prix, de chercher à prendre de grandes décisions en amour ou au travail, car paradoxalement, vous irez beaucoup plus loin. 

Alors, zappez le futur et le passé lointain, ayez une vision courte pour commencer, sur un jour, puis 3 puis une semaine à la limite. Concentrez vous, une journée à la fois et soyez fier de vous, si, chaque jour, vous savez faire quelque chose que vous ne saviez pas faire la veille. Donner vous rdv avec vous même pour analyser plus tard, après avoir agi. Et zapper les réseaux sociaux, c’est un poison pour le développement personnel. On sait tous que la comparaison avec la vie d’autrui est mauvaise pour la santé psychique. (mais décrochez pas en mode grosse décision, à votre rythme ;)).

“Ce qui compte ce n’est pas la destination mais le chemin”.

Pour résumer : la question à vous poser c’est “qu’est ce que je peux faire maintenant, tout de suite” et agir sans se poser trop de questions et non “qui suis-jet qu’est ce que je veux être plus tard et pourquoi et comment et blablabla”.

La réflexion doit être alimentée par l’action et n’est pas vouée à être trop détachée de celle-ci, au risque de devenir philosophe torturé ou de bouillonner jusqu’à un passage à l’acte incongru et incompréhensible. Oubliez vous, foutez vous la paix, soyez fluide… Et épousez l’instant.

Alors, qu’est ce que vous allez faire maintenant, dans l’heure qui vient ?



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