Un cas de conscience soulève la polémique cette semaine. Une illustration cinglante des derives de notre société hyperconnectée. Je vais vous relater l’histoire d’Huxley : le bébé chinois américain.

Il y a 3 ans, une famille de youtubers se lancent dans le long et fastidieux processus de l’adoption. Récoltant de plus en plus de vues, ils en font l’essentiel de leur contenu. Malgré les centaines d’enfants rencontrés, le choix de la famille Stauffer se porte sur un enfant autiste. Sa photo les touche profondément et l’annonce du diagnostic est immédiat. Qu’à cela ne tienne, ils n’ont peur de rien. Quelle aventure en perspective ! Quel noble combat ! Sauver cet enfant de la misère du monde, et de lui-même… Ils organisent une levée de fond pour l’accueillir dans de bonnes conditions. Leur engouement les pousse à s’engager en faveur de l’adoption internationale et de supplier leurs internautes de les imiter. Car quand on fait le bien, il faut le répandre… Et puis communiquer, c’est leur métier.

“Mais vous savez, il aura des besoins spéciaux… Ca ne sera pas facile… ” La voix des travailleurs sociaux tente de se frayer un passage jusqu’à leurs oreilles mais se perd dans l’effervescence des pétillants pouces bleus.

Nous sommes en 2017. Cette famille représente tout ce que les américains aspirent à avoir : l’argent, la beauté, la bonté, et la perfection du teint. Aucune rature, le coloriage de leurs vies est minutieux, enjolivé grâce à un filtre instagram lumineux. L’adoption vient couronner leur mission divine : inspirer leurs centaines de milliers d’abonnés dans un effort de tous les instants pour les élever vers le meilleur d’eux-mêmes. Du conseil sur la couche la plus absorbante, au meilleur baume à lèvres du marché, en passant par le steak aux algues au ptit dej (parce-que, en 2020, faut pas déconner avec la planète) ils ont trouvé la recette qui gagne : lisser les défauts de leurs personnalités comme on photoshop les fesses de Beyoncé.

Myka Stauffer, c’est typiquement la femme et la mère qu’on voudrait être. Sublime, engagée, sûre d’elle, avec une voix d’ange, un peu coquine. On admire son niveau de perfection, de chez nous, affalés dans le canapé, alors qu’on enfouit notre lâcheté dans la pinte de guinness qui vient clore notre journée. Elle est l’inspiration qui vient, par contraste, nous jeter dans la face qu’on peut être inactive, riche, belle, healthy, heureuse en amour, tout en ayant le coeur sur la main. Et c’est plutôt fascinant.L’enfant prodige, c’est Huxley, un an. Il vient de Chine. Les Stauffer mènent un combat depuis plusieurs mois pour Huxley : récolter des fonds pour payer ses frais médicaux à venir. A chaque don, une partie de la photo de l’enfant est dévoilée aux internautes ! On lui offrira même un livre d’or (quand il saura lire) pour qu’il puisse remercier ses bienfaiteurs ! Les coeurs candides des internautes sont transportés. Et puis, le contenu youtube des Stauffer ne leur rapporte que l’équivalent de 8 smics par vidéo. Ce n’est pas suffisant pour Huxley, il mérite ce qu’il y a de meilleur. Grâce à la bienveillance des internautes, il l’obtiendra. D’ailleurs, Huxley serait plus à l’aise dans une autre maison, plus grande, plus classe, plus immaculée, avec une salle de sport. Car l’autisme se guérit en faisant du vélo d’appartement sur du parquet en chêne, Myka l’a appris de source sûre sur la story de son esthéticienne. Le déménagement ne se fait pas attendre. Après des mois de bavardages utiles, de masturbation baveuse sur leur héroïsme, de jeux lucratifs pour dévoiler la photo de l’enfant prodige, les Stauffer accueillent enfin le petit-homme. Quelle joie !

Les caméras s’épousettent, trépignent, et se braquent sur l’enfant bridé. Avec humour, dépit, et légèreté, toujours derrière le filtre magique, les internautes suivent alors le parcours de cet enfant pour qui ils ont vidé leurs poches : premiers pas, premiers mots… Heu, premiers cris… Mince, cet enfant est un peu turbulent, en fait. Myka la maman, en témoigne : “Je croyais qu’il serait sage et timide quand j’ai vu sa photo. C’est très dur de voir que ce que j’avais imaginé n’est pas la réalité. Il est un peu sauvage, c’est difficile de créer un lien”.

Hum, tiens, allons googliser tout ça… Damn, ce sont les symptômes de l’autisme. Décidément, on s’y attendait pas. Heureusement que le soutien des pouces s’accroît à chaque vidéo pour lui remonter le moral et faire éjaculer son compte en banque. Avant l’adoption, les professionnels lui avaient pourtant montré des images “scientifiques” et avaient “essayé de la décourager”. Mais, vous pensez bien, on ne pose pas de frontières au grand coeur de Myka.

“Ils m’ont dit que ça allait être sévère, difficile, et qu’on savait pas l’ampleur de l’investissement que ça représentait. J’ai répondu : “Mon enfant n’est pas interchangeable ou rapportable” (returnable ndlr). Oui Myka a bien raison. Un enfant n’est pas rapportable, sauf bien sûr quand il arrête de faire grossir la chaîne youtube de ses parents.

Des mois, des années, une trentaine de vidéos et un remake d’Oliver Twist plus tard, le score de la chaîne atteint son plateau d’environ 700 000 d’abonnés et commence à stagner. La famille se met à faire un peu d’introspection (effort aussi rare que louable). Ils réalisent que ce qu’ils voulaient c’est le concept de l’enfant, pas l’enfant lui-même… Alors il y a quelques jours, les Stauffer se rendent à l’évidence. Ils n’ont plus envie d’être les parents de Huxley. Ça fait tâche, c’est beaucoup d’efforts. Pendant plusieurs jours, le contenu des vidéos se fait discret et ne montre plus leur fils.

Les internautes s’inquiètent.

Poussés par le besoin de s’épancher et d’être sincères avec leur communauté, le visage encadré de larmes coulant de leurs yeux waterproof, ils annoncent alors le 26 mai 2020, le grand drame qui vient de les toucher. “Parfois il y a des choses qui sont pas transparentes sur les dossiers. Une fois qu’on est rentrés à la maison, on s’est rendu compte qu’il avait plus de besoins spéciaux qu’on pensait”.Mais à ce moment là, rappelez-vous, l’enfant n’était pas échangeable. Il fallait remplir la mission, se prouver des choses, aller au bout de l’aventure… Des années plus tard, la réalité fait un peu tâche sur la propreté de l’objectif. Pourquoi s’encombrer encore de cet énergumène jusqu’à sa majorité ? Ils annoncent donc à tous leurs internautes qu’ils ne sont plus capables de s’occuper d’Huxley. Il est temps de tourner la page, de poursuivre d’autres rêves, plus loin, plus haut, plus fort.

C’est ainsi les Stauffer décident de refiler leur enfant de 3 ans à quelqu’un de plus « qualifié », trouvé fraîchement sur les réseaux sociaux, afin de permettre à une autre famille assoiffée de faire-valoir de prendre le relai. Ils sont tristes d’être séparés de leur enfant, mais pas d’inquiétude, ils ont trouvé « le perfect match » pour lui. Pas d’autres infos sur ses nouveaux parents. Pour justifier leur décision face à l’agitation de la toile, ils déclarent qu’Huxley souhaitait partir de leur famille (ça se voyait notamment avec les pictogrammes -images et signes- qu’il utilisait).

Des années après sa première adoption et quelques jours après sa deuxième (qu’on espère définitive) Huxley, 3 ans, traumatisé et probablement insecure pour le reste de sa vie, aura au moins le mérite d’avoir mis du sens dans celle de ses parents, qui pourront se torcher le cul avec des billets de banque dans leur nouvelle baraque et noyer leur culpabilité dans des placements de produits.

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La vidéo des parents :https://www.youtube.com/watch?v=ozthKDdSMZQ

Si cela vous intéresse, une pétition a fait le tour du net pour que youtube bloque les gains que se font le couple sur les vidéos de l’enfant (EDIT : les vidéos ont été supprimées apparemment) :https://www.change.org/p/youtube-demand-the-stauffers-remove-all-monetized-content-ft-huxley-from-their-youtube-channel/psf/promote_or_share?guest=new&short_display_name=Marine&recruiter=753697339&source_location=react-fe&fbclid=IwAR2RpStOzME6qnmKi7sFpyVjEC5jFL-FAyxR44Iu5Fix1KU84ljfzFPcmUs

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Cette histoire, un peu saucée par mes soins mais véridique, met le projecteur sur un vrai paradoxe. A trop vouloir être des gens bien aux yeux de tous, ils ont glissé vers l’égoïsme pur. L’obsession du développement personnel est un poison sous-côté, surtout combiné aux réseaux sociaux. Il a poussé cette femme a s’enfermer dans son rôle de mère parfaite, au point que 4 enfants biologiques ne suffisaient plus. Il fallait en adopter un 5ème. Et pas nimportelequel, un autiste. C’est plus attendrissant, et plus valorisant. En 2018, elle disait même être prête pour adopter un 6ème enfant. Cette image de supermaman est devenue son étiquette, son drapeau, son travail. Mais la bulle fictive de son fantasme a explosée.Cette histoire remet également sur le tapis la légitimité d’un parcours long pour accéder à l’adoption, malgré toutes les tentatives pour l’assouplir, et pose la question du système. Quels critères pour adopter, quand une famille « parfaite » se révèle complètement inapte ? Peut-on se refiler des enfants en difficulté, comme des animaux de compagnie qu’on a la flemme d’emmener chez le véto ?En 2013, une journaliste a fait un reportage de 5 épisodes sur les “échanges” d’enfants adoptés sur facebook et yahoo! (oui, oui.) Sur l’une des annonces rapportés par l’enquête, on peut ainsi lire: “Nous avons adopté une fille de 8 ans en Chine… Malheureusement, elle nous pose des difficultés depuis notre retour il y a 5 jours”. Et les parents de demander aux autres membres du groupe de partager l’annonce avec toute personne qu’ils pensent pouvoir être intéressés. En moyenne sur yahoo, un enfant était proposé pour un échange chaque semaine. La plupart des enfants avaient entre 6 et 14 ans et étaient adoptés à l’étranger, de pays comme la Russie et la Chine, l’Ethiopie et l’Ukraine. Le plus jeune avait 10 mois d’après la journaliste. Des transactions cyniques d’êtres humains en dehors de tout contrôle des services sociaux qui ont abouti à des tragédies. Informé de cette enquête, Yahoo! a fermé le groupe existant depuis six ans. En revanche, facebook a conservé sa page active. Ils se défendent mollement à ce sujet « Internet est un reflet de la société, es gens l’utilisent pour toutes sortes de communication et pour résoudre des problèmes de toutes sortes, y compris des questions très sérieuses comme celles-ci ». Plus facile de fermer les yeux.

Voici le lien du reportage de cette journaliste :https://www.reuters.com/investigates/adoption/#article/part1

Je sais pas ce que vous pensez de ce trafic d’enfants, mais perso ça m’a fait penser à la traite des noirs. A l’ère 2.0, on va pas chercher un esclave pour des travaux manuels, mais un enfant pour ses ressources lucratives et narcissiques. Le produit, ne correspondant pas aux attentes, est échangé ou renvoyé. Une question, pourquoi c’est légal ?

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