Rupture et mise en mots dans le film INCENDIES de Denis Villeneuve…

Incendies, film canadien de Denis Villeneuve, est tiré de la pièce de théâtre Incendies de Wadji Mouawad. Cet écrivain passe son enfance au Liban, mais quitte son pays natal à l’âge de neuf ans à cause de la guerre civile, et immigre avec sa famille à Paris, puis à Montréal. Pour lui, «l’écriture et l’exil sont en partie liés, depuis toujours ». Wadji Mouadad apporte des éléments de réponses en abordant son propre exil ainsi : « L’exil est, dans un certain sens, un pays également. C’était comme si j’avais une double nationalité : une perdue et une autre que je ne désire pas conserver, qui est celle de l’exil. La seule façon de me débarrasser de ce sentiment de perte, c’est l’écriture. Elle est le garant de la mémoire. » (Interview : C’est le Liban qui se consume dans Incendies). Le besoin d’expression, sous toutes ses formes, semble jouer un rôle incontournable au regard des traumatismes liés à l’exil. Nous tenterons d’approfondir son rôle à la lumière de l’adaptation de l’œuvre Incendies.

  • Quelques mots sur l’histoire

Dès les premières scènes, nous rencontrons Jeanne et Simon, deux jumeaux, convoqués chez le notaire suite au décès de leur mère, Nawal.

Celle-ci s’est éteinte en silence, littéralement, puisque elle était devenue brusquement mutique à la fin de sa vie.

Le notaire remet deux lettres aux jumeaux, écrites par leur mère. Ils apprennent que leur père n’est pas mort et qu’ils ont un frère dont ils n’avaient jamais imaginé l’existence. Nawal incite ses enfants dans son testament à aller à la découverte de son passé et de leurs racines et c’est d’ailleurs à cette seule condition que son nom pourra être inscrit sur sa tombe. Le contexte historique de l’époque de Nawal est un contexte de guerre civile, plus précisément de religion, dans un pays qui n’est pas nommé.

Flashbacks…

 Nawal est directement touchée par ce climat de tension ; jeune, elle aime un jeune homme musulman or elle est chrétienne. Ses frères tuent cet homme. Nawal tombe enceinte, c’est le déshonneur sur la famille. Sa grand-mère décide cependant l’aider à la condition de Nawal accepte d’aller en ville et de s’instruire pour avoir accès à la connaissance. Elle va porter son fils à l’orphelinat en le marquant d’un signe distinctif pour un jour le retrouver.

Lorsque l’orphelinat, dans lequel réside son enfant Nihad, est détruit par les opposants, celui-ci devient un enfant soldat de manière plus ou moins volontaire et toujours dans l’espoir de retrouver sa mère.

Le jeune Nihad se montre redoutablement doué, c’est un tueur né, d’une extrême précision. Il construit ainsi son identité par et dans la violence.  C’est elle qui lui permet de s’inscrire dans le réel, elle a pris la place des mots, de la symbolisation. La démobilisation de Nihad n’a jamais eu lieu. En effet, lorsqu’il est plus âgé, il change de nom et devient Abou Tarek, un tueur d’élite et tortionnaire en prison, reconnu pour sa barbarie. Il est l’agresseur.

Nawal, étudiante, milite et est très engagée politiquement. Elle veut la paix. Elle tente de retrouver son fils, sans succès, le site de l’orphelinat est en ruine. Elle s’engage alors dans cette guerre de manière très active allant jusqu’à tuer le président du pays. Elle est alors enfermée en prison spécialisée où elle subit des traitements inhumains ; elle est battue, torturée physiquement et psychologiquement mais personne ne parvient à la « casser ». Et pour cause, Nawal se défend par le chant. Elle chante sans arrêt, ce qui lui vaudra le surnom « la femme qui chante ». Elle suscite l’admiration et représente à la fois une sorte de défi. Les geôliers font appel à un homme sans morale aucune, une « machine de guerre », qui la viole à maintes reprises jusqu’à l’enfanter de deux jumeaux. C’est le seul qui parvient à la réduire au silence.

Les jumeaux, parallèlement, suivent les traces de son parcours, et découvrent en cours de route la douleur et la souffrance qui ont marqué la vie de leur défunte mère, mais aussi le secret honteux de leur naissance, à savoir que leur père et leur frère ne font qu’un. La jumelle, mathématicienne, formule d’ailleurs la révélation ainsi à son frère : 1+1 =1.

  • Abou Tarek : incarnation des ruptures

« Tout conflit mal traité laisse des séquelles durant de longues années. » Simon de Bignicourt

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Nihad/Abou Tarek, incarne en lui plusieurs types et niveaux de conflits. Sa naissance, d’abord, s’inscrit dans une thématique de conflit puisque le pays est en guerre de religion et qu’il voit le jour dans un monde scindé. Par ailleurs, il est issu de l’amour d’une femme (Nawal) chrétienne, et d’un homme musulman, et par là même, il provoque en naissant un conflit familial qui ne peut se solder que par son abandon en orphelinat. C’est un enfant de la honte, qui représente l’impossible réconciliation des divergences nationales. Il cherchera longtemps à retrouver sa mère et à comprendre, et deviendra par la suite un enfant soldat puis un homme barbare, qui sera engagé par les deux camps. Il ne trouvera jamais sa place dans ce conflit national et identitaire. L’expression du conflit sera son seul mode d’interaction, son métier, son seul outil de reconnaissance dans ce monde chaotique. En grandissant, s’ajoutent les conflits intrapsychiques, ceux issus des différentes ruptures qu’ils portent en lui, impossibles à élaborer : entre enfant et soldat, passé et présent, homme issu de l’amour et issu de la haine. Il passera du banc des aliénés au banc des aliénateurs, la violence étant ce qu’il aura toujours connu. Il est donc à la fois touché par des conflits interpersonnels multiples et quotidiens, passé maître dans l’art de tuer et de torturer, ainsi que par des conflits intra-psychiques importants qui entraînent de sérieux clivages. Rappelons à ce propos que la perversion elle-même fait appel au clivage : un stimulus extérieur, rappel d’un souvenir refoulé, peut créer une « disrupture », devenant facteur inconscient de perversion.

M. Osseiran-Houbballah parle de traumatisme d’anéantissement pour qualifier le traumatisme vécu par l’enfant soldat. Son Moi entre en conflit avec plusieurs dangers, le Ça, et la réalité extérieure. L’enfant affronte ainsi une double menace : celle du débordement pulsionnel qui menace d’anéantir son Moi, et celle du danger provenant de la réalité extérieure. Dans cette configuration, le Surmoi est inexistant ; selon Crocq (1999) : les enfants soldats ne rencontrent aucun frein à leur impulsions agressives, ni de censure de leur fantasme de violence puisque c’est elle qui régit le monde de ces enfants. Selon S. Freud, la coexistence de ces deux dangers (le danger pulsionnel et extérieur) est analytiquement inconcevable.

Autrement dit, face au degré d’aliénation dans lequel il se trouve, il est incapable d’avoir une pensée critique ou de secondariser un événement. La relation entre le sujet aliéné et la force aliénante repose pour Piera Aulagnier, psychiatre et psychanalyste, sur un désir de mise à mort de la pensée, des deux côtés de la relation. Thanatos, scénariste. « Ce qui est pensé » est ramené à un investissement ou un désinvestissement de type archaïque, dans le registre du pictogramme : « je ressens du plaisir, j’investis, j’avale – cela me provoque du déplaisir, je désinvestis, je vomis ». Hors, lorsque le sujet est exposé à un tel niveau de conflit et d’abus, le sujet ne peut pas s’extraire de la situation, il ne peut pas transformer la réalité extérieure, il n’a pas de prise sur elle ; mais plus encore, il n’a pas de prise sur lui-même.

Les mécanismes de défense sont, dans le cas des enfants soldats, des mécanismes d’auto-anesthésie, de dissociation psychique, et de clivage.

Eric Fromm, à ce propos, rejoint Freud dans l’idée qu’en absence de pilotage du conflit, son niveau d’intensité à tendance à augmenter, pour s’achever dans la violence, la « passion de détruire ».

Il utilise le mot passion, car pour lui, cela en est une, c’est une forme de fuite en avant rageuse, de quête de sens quand il n’y en a plus d’autre, et cette passion comble dans une certaine mesure le vide de l’existence de la personne concernée quand elle est manipulée et banalisée : « tous les facteurs qui font de l’homme un infirme psychique le transforme aussi en sadique et en destructeur » (Erich Fromm).

  • Résilience grâce à l’outil des mots et de l’écriture

« La vérité est faite, le fil de la haine est coupé » Wadji Mouadad

Abou Tarek apprend par l’intermédiaire d’une lettre portée par deux jumeaux que sa mère, Nawal, qu’il a cherché toute sa vie n’est autre que la femme qui chante, victime, qu’il a pris un certain plaisir à violenter et qu’il a mis enceinte. Tout comme Œdipe qui perd la vue, il perd la parole devant de telles révélations. La lettre lui donne le message qu’il est à la fois père et frère, et cette prise de conscience a paradoxalement pour fonction de l’unifier. Passé et présent, Nihad et Abou Tarek, bourreau et victime, adulte et enfant, prennent sens et se rejoignent grâce au message de bienveillance et d’empathie que sa mère lui envoie par écrit. Elle lui pardonne et lui dit, enfin, qu’elle l’aime. Il va ensuite se recueillir sur la tombe de sa mère (et de son amante).

Les mots de sa mère, liants, réparateurs, n’ont pour fonction que d’aider son fils à retrouver le socle de son identité, et par là de tenter de réconcilier les multiples conflits qu’ils portent en lui.

Flashbacks…

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En ce qui concerne Nawal, la violence quotidienne dans laquelle elle baigne la pousse à trouver des alternatives pour se protéger.

Nous pouvons parler de stratégie de survie, ce phénomène a été souvent vu dans les camps de concentration. Cyrulnik introduit ainsi le concept de résilience, qui est la « Capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’évènements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères. » (2001).

Nawal ne cesse de s’exprimer, elle conserve sa subjectivité. De cette manière elle puise dans ses ressources la force de résister. Ici le langage, élargit à l’expression artistique de chanter, est salvateur. Ces chants sont des échappatoires, ils l’emportent ailleurs, souvenir de moments passés heureux qui lui apportent du réconfort.

Ainsi, c’est par l’expression et les mots que Nawal parvient à lutter, et à empêcher ses agresseurs de la déshumaniser. En psychologie, il est connu que l’expression, si elle ne permet pas toujours de guérir, permets de prendre de la distance avec ce qui est vécu, de reprendre du contrôle sur ce qui nous échappe, et dans ce cas-ci, d’exprimer sa voix parmi les voix oppressantes, de clamer « je suis là » en temps qu’être pensant et vivant. La place du langage est partout dans Incendies. Elle s’oppose au silence, associé à la sidération des différentes formes d’exil et de traumatismes. Lors de son exil spatial, Nawal parlait déjà peu d’après son employeur et ses enfants, elle était peu démonstrative, peu affective et la succession de traumatismes avait déjà atteint sa capacité à communiquer. Comment dire, comment transmettre, comment partager de telles horreurs, sans avoir peur de l’impact réel ou fantasmé de tels récits ?

D’après François Lebigot dans son livre Le traumatisme psychique, la parole est le contre-poison des images.

Pour les victimes hébétées ou sidérées, muettes le plus souvent, la reconstitution d’un lien verbal est plus évidemment encore un retour dans la «communauté des vivants». Et une des fonctions premières des intervenants immédiats dans les cas de traumatismes est une fonction d’interlocution. Il s’agit dès ce moment de solliciter une parole sur l’expérience qui a été traversée.

Dans le film Incendies, c’est d’ailleurs à travers son testament écrit que Nawal se libère symboliquement de son passé : elle permet à ses enfants d’apposer son nom sur sa tombe seulement s’ils partent à la quête de ses origines et que ces deux lettres sont remises. Son nom, synonyme d’identité, d’unité, ne pourra donc être apposé sur sa tombe que si les non-dits les plus profonds qu’elle porte en elle sont exprimés.

De même, la parole occupe une place de premier plan dans la construction identitaire des jumeaux. Ils subissent dès leur naissance, un exil socio-affectif, c’est-à-dire un sentiment de rejet et de manque d’affection au sein même de la famille. Depuis toujours, Jeanne et Simon souffrent d’un manque de chaleur affective de la part de leur mère, celle-ci étant fréquemment absente et silencieuse envers ses enfants (à cause de la cruelle vérité de leur naissance) et n’entretiennent aucune relation avec leur père.

La quête entière des jumeaux se fonde sur une parole qui a pour but de briser le silence de leur mère. Afin de pouvoir trouver leur père et leur frère, Jeanne et Simon doivent comprendre le silence qui a frappé leur mère lors des cinq dernières années de sa vie. La quête des jumeaux est ainsi une lutte entre silence et parole. Ce n’est qu’à travers l’autre, qu’à travers les échanges avec ceux qui ont connu leur famille, que Jeanne et Simon peuvent finalement apprendre la vérité au sujet de leur père et leur frère. Mais quand les jumeaux apprennent que ces deux ne font qu’un, ils se taisent, comme leur mère mutique, pour ne pas succomber à l’horreur de cette révélation.

Pourtant, en découvrant leur père et leur frère, les jumeaux peuvent enfin ouvrir l’enveloppe laissée par leur mère et briser le silence. C’est donc en retrouvant la parole et en rouvrant l’espace du dialogue, que les jumeaux peuvent finalement se débarrasser de ce sentiment d’exil intérieur pour commencer à reconstruire leur identité : l’exil peut ainsi mener au chemin de la résilience, et la rupture se transformer en expérience bénéfique.

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Ne dit-on pas que la parole est d’argent et le silence est d’or ? On peut entendre ce dicton populaire d’une façon qui traduit le fait que lorsqu’on parle, on sort de soi, on éjecte, et donc on « perd » en quelque sorte un potentiel, une charge. Dans le cas du traumatisme, cette « charge » n’est pas bénéfique à garder en soi et est vouée à être expiée, le silence est alors lourd comme le plomb, et la parole salvatrice.

Dans notre environnement social, il est impossible de lâcher certains poids dans n’importe-quel contexte, avec n’importe-qui, et aller voir un psychologue n’est pas quelque chose n’évident pour tous ou de fondamentalement nécessaire quand un trop plein se fait sentir. Lorsqu’il n’y a pas d’interlocuteur prêt à accueillir des émotions fortes non exprimées, d’autres amis peuvent prendre le relais : ce sont des compagnons imparables de résilience : le stylo bic, le crayon, le clavier, la plume (peu importe le siècle dans lequel vous vivez)…

En effet, l’écrit a de prime abord cette fonction d’exutoire, mais il a également d’autres fonctions intéressantes dans un contexte de résilience, il permet l’autocritique (tolérante et nuancée), favorise un sentiment de cohésion, et peut aider à la planification (et donc à la projection de soi dans l’avenir).

Qui n’a jamais tenté de tenir un journal intime dans sa vie ? Dans un cheminement d’évolution, ce petit outil favorise le sentiment de complétude – cette idée est reprise dans plusieurs thérapies modernes qui prônent le récit de vie, comme un outil – ex la ligne du temps dans l’ICV (Intégration du cycle de vie) prescrit en cas de troubles de l’attachement et de traumas – Retracer son parcours de vie, favorise l’auto-compassion et participe à instaurer une fluidité de soi à travers le temps.